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Qu’est-ce qui caractérise les philosophies océaniennes ?

Hamid Mokaddem

Professeur formateur Nouvelle-Calédonie


Fractures géologiques et pratiques discursives philosophiques.


La philosophie aurait une histoire, son histoire, ethnocentrée à partir et autour du socle culturel gréco-romain élargi à l’Europe mondialisée. Heidegger peut ainsi énoncer que la philosophie parle grec et … allemand. Derrida lui emboitera le pas et dira de même … et français… puis américain. Avant eux, Hegel clôture l’histoire de la philosophie par le système encyclopédique et dans ces perspectives de l’histoire de la philosophie, les philosophies de l’Orient sont considérées comme des mythologies. Ce que l’anthropologue Jack Goody a pu dire du vol de l’histoire par l’Occident, on pourrait le dire de la philosophie. En conclusion du Vol de l’histoire, Jack Goody précise à juste titre que l’Université monopolise le discours de et sur l’Histoire1 . Il en est de même du discours philosophique. En Océanie, les départements universitaires de philosophie n’existent qu’en Nouvelle-Zélande et Australie soit sous la forme anglo-américaine de la philosophie analytique du langage soit par la présentation centrée sur la philosophie continentale par les départements des études européennes. Les collectivités des Outre-mer de la République française du Pacifique sud (Wallis et Futuna, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie) n’ont pas de département universitaire philosophique. Ainsi tout ce qui n’est pas rendu visible et audible par l’Université n’existe pas ou que sous la forme obviée de mythologies, généalogies ou de philosophies indigènes étudiées, classifiées par la raison scolaire. Freud avait pu parler des théories sexuelles infantiles. La science occidentale, par le versant des sciences sociales, parle de visions cosmo-sociologiques autochtones indigènes (Aborigènes d’Australie, Mao’his de Nouvelle-Zélande, Kanak de Nouvelle-Calédonie, Polynésiens de Wallis et Futuna et Polynésie française, etc.). On doit ajouter et préciser que les espaces publics littéraires constitutifs des systèmes de reproductions et d’éducations sont des espaces coloniaux et-ou post-coloniaux. Ainsi les auteur.e.s autochtones utilisent les langues dominantes impériales pour pouvoir faire entrer leurs écrits dans l’espace littéraire. La double contrainte qu’évoque la plupart des auteur.e.s, depuis l’œuvre de Kateb Yacine pour l’espace littéraire francophone, n’est pas une donnée mineure. Certains auteur.e.s s’expriment en français en reformulant de manière implicite des concepts des langues autochtones. Il est clair que les philosophies océaniennes indigènes ne peuvent rivaliser et concurrencer les philosophies instituées depuis les transmissions de l’Antiquité vers les universités du MoyenÂge. Elles n’ont pas le statut juridique ni la validité technique. Cependant, il existe des philosophies, du moins des pratiques philosophiques océaniennes en langue anglaise et française, lesquelles inscrivent leur style dans un processus herméneutique de « décolonisation mentale », mots et concepts pratiqués et forgés par ces auteur.e.s (voir note 5). Ce court article, presque une note, va s’efforcer de décrire à très grands traits deux caractéristiques de ces pratiques philosophiques océaniennes.


1 Jack Goody Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, coll. « folio histoire », 2010 (The Theft of History Cambridge University Press 2006) p. 434 ; p. 519 : « On l’aura compris, cet ouvrage n’est pas d’abord une histoire du monde mais une analyse de la manière dont les savants européens l’ont mise en forme ».


Première caractéristique : discours et pratique.


La majeure partie des philosophies océaniennes exprime leur contenu de pensée en ayant recours aux deux langues impériales, anglaise et française, tout en s’appuyant sur des langues autochtones. Ces situations de double contrainte expliquent les écritures jouant avec les normes et règles propres aux contextes insulaires coloniaux et/ou postcoloniaux. Les écritures ont fini par produire un espace public politique en vue de faire entendre et reconnaître leur voix. On comprend alors que les argumentaires épousent les formes des processus herméneutiques de décolonisation mentale. Les philosophes océanien.e.s mettent en œuvre une déconstruction des concepts en même temps qu’une reformulation des modèles autochtones de pensée. Par conséquent, il est impossible de mettre au second plan les pratiques qui sous-tendent les dimensions civilisationnelles elles-mêmes caractérisées par l’oralité et les rapports particuliers au temps et à l’espace. Ces pratiques recourent aux emblèmes identitaires de « coutume » et « Pacific Time ». Par « coutume » et « Pacific time », il s’agit d’un art d’existence ou de style de vie océanien qu’on retrouve dans toutes les îles d’Océanie. En ce sens, les discours d’Epeli Hau’ofa ou de Jean-Marie Tjibaou se rejoignent sur les ancrages océaniens des théories indigènes de l’être. Le plus souvent, les rhétoriques se calquent sur les littératures orales classifiées de généalogies, mythes, récits historico-mythiques ou encore dictons et maximes. Les reformulations des arts océaniens de vivre résistent contre les mondialisations pour des raisons de survie sociale des peuples autochtones. François Mitterrand, président de la République française, avait pu percevoir dans les discours et propos du leader nationaliste indépendantiste kanak de Nouvelle-Calédonie, Jean-Marie Tjibaou, que « les mots vont plus loin que les mots ». En effet, derrière l’apparente simplicité – qu’on doit mettre en parallèle avec la simplicité du regard dont parlait Pierre Hadot au sujet de Plotin – il y a une reformulation des genres littéraires oraux kanak intitulés Hwan Falik littéralement « entrée ou bouche de parole ». La concision et densité d’une parole fait penser aux haïku japonais où le contenant implicite nécessite une explicitation qui n’est rien d’autre qu’une méditation à laquelle est conviée à s’exercer l’auditeur.rice. L’exercice de pensée provoquée par le dicton suppose une expérience et une remise en question de soi. Par exemple, Jean-Marie Tjibaou après avoir signé un pacte civil de paix dénommé accord de Matignon en juin 1989, commentait ce geste par une sentence concise calquée sur le hwanfalik : « On ne va pas sortir de la France par la grande porte pour revenir mendier par la fenêtre. » Les références au rituel coutumier d’entrée dans une maison sont propres aux civilités kanak. Elles sont mobilisées ici pour anticiper les risques des classiques dépendances néo-colonialistes. Tjibaou reformule en langue française une manière de dire et de faire propre au contenu de pensée kanak. Les manières de s’exprimer, de dire et de faire, ne sont pas des faux-semblants. Les écritures océaniennes reformulent les concepts transportés par les monothéismes chrétiens pour produire leur propre conceptualité.


Deuxième caractéristique : théorie de l’être et systèmes relationnels d’interdépendances


Une des caractéristiques les plus marquantes des philosophies océaniennes indigènes est la vision cosmo-sociologique des êtres imbriqués dans un champ d’immanence d’interdépendances.


L’être est multiple, relationnel et exprime ses puissances dans un champ immanent transcendantal. L’invisible s’exprime par le visible mais le sacré n’est pas transcendant au monde. Il existe une hiérarchie des étants qui ressemble à l’émanation néo-platonicienne à la différence que l’étant suprême n’est pas un principe suressentiel au-dessus ou par-delà les autres étants. Le monde est un système de relations interdépendantes dont l’espèce humaine fait partie intégrante. Une des catégories éthiques les plus redondantes reste celle de respect. Le respect est l’art de se distancier tout en étant proche. Il s’accompagne d’une expérience émotionnelle que celle-ci soit esthétique, religieuse ou sexuelle. Les termes de parenté qui s’organisent autour de la prohibition de l’inceste déclinent ses modalités du respect. Ainsi la catégorie de souveraineté, traduite en concepts juridiques occidentaux par chefferies ou royautés, renvoie à ce concept de grandeur : grand frère ou aîné par exemple. La chefferie est le point de souveraineté à partir duquel s’organisent les relations hiérarchisées des interdépendances. L’architectonique politique se retrouve dans l’esthétique architecturale. La case est construite autour d’un poteau central, point d’équilibre de la maison, lui-même tenu et maintenu en suspension par les autres poteaux circulaires. Ce système interrelationnel image les interdépendances et la hiérarchie concertée. La parole ritualisée se déploie à l’intérieur de la case pour décider d’une action concertée impliquant l’ensemble des groupes constituant le pays ou la région. Tout discours est situé dans une hiérarchie concertée. La relation à la nature exprime aussi ces jeux des interdépendances. L’espèce humaine compose une partie de la nature et le moindre signe inquiétant est interprété comme une manifestation visible de l’invisible. La philosophie kanak de l’histoire s’inscrit dans ce discours généalogique. Roch Wamytan, homme politique, exprime ce fait :


"L’imprévu, l’inhabituel, la catastrophe, l’anomalie ou le chaos sont de fait interprétés à l’aune des mythes d’origine et autres récits mythologiques. Réflexion philosophique et réflexion spirituelle s’entrecroisent pour donner sens à la réalité et au déroulé chronologique qui échappent à l’entendement. L’appel à l’aide des esprits via la méditation des sorciers, chamanes, voyants et autres guérisseurs est rendu nécessaire pour tenter de comprendre. Si on est dans une situation de malheur, c’est que l’on a dû mal agir envers nos dieux, nos esprits de la terre, de la mer, de la montagne. Il s’agit là d’une mécanique rodée qui consiste à dire notre histoire, puis l’interpréter en tentant notamment de répondre à la volonté des divinités et enfin la mettre en perspective pour aller de l’avant et construire ou reconstruire ce qui a été détruit."


(Roch Wamytan « Avant-propos » p. 7 dans Hamid Mokaddem, La philosophie kanak de l’histoire peut-elle nous aider à comprendre le devenir de Kanaky-Calédonie ? Nouméa-Marseille, éditions expressions la courte échelle.éditions transit, 2020.)


De manière globale, en Océanie, les philosophies du monde ou du « cosmos » recourent à des interprétations par l’histoire ou microhistoire de l’univers. Raymond Quesneau dirait des cosmogonies portatives. Cependant les écrivain.e.s contemporain.e.s, dans la continuité de leur formation théologique, parlent d’herméneutique relationnelle et essaient de faire en sorte que ces modèles correspondent aux modèles des systèmes d’interdépendances propres aux visions cosmo-socio-politiques océaniennes. Ces recompositions des modèles conjuguent les modèles transportés du socle culturel des systèmes impérialistes et modèles fragilisés et déstabilisés des civilités et civilisations océaniennes. Pour finir trop rapidement, ces philosophies reformulent la politique. Le concept de souveraineté a été malmené par les rapports des forces institués et instituant le contexte insulaire post-colonial ou colonial concernant les îles d’Océanie francophones. On doit encore citer un propos de Jean-Marie Tjibaou transcrit en 1985 par la célèbre revue Les Temps Modernes qui exprime la conception de souveraineté conjuguant les systèmes relationnels des interdépendances :


La souveraineté, c’est le droit de choisir les partenaires ; l’indépendance, c’est le pouvoir de gérer la totalité des besoins créés par la colonisation, par le système en place. Pour nous, il y a une situation statique qui est la restitution de la souveraineté du peuple kanak sur son pays – souveraineté sur les hommes, sur la terre, le sous sol, l’espace aérien, la mer, etc. Ça ne mange pas de pain, mais au niveau du principe, c’est important (…) C’est la souveraineté qui nous donne le droit et le pouvoir de négocier les interdépendances. Pour un petit pays comme le nôtre, l’indépendance, c’est de bien calculer les interdépendances3 .


La citation extraite d’une interview politique démontre une continuité entre « cosmos », ordre politique du monde et pratique océanienne de vivre. En effet, le concept de souveraineté, articulé avec ceux d’indépendance et d’interdépendance, indique la situation précise des îles d’Océanie, îles d’Histoire, mais exprime les rapports des parties dans le champ d’immanence au monde. Le modèle cartographique des réseaux des relations épouse celui du rhizome dont on doit souligner la puissante analogie avec le modèle multiple deleuzien. En 2005, en étudiant de près la trajectoire politique de Tjibaou, j’avais montré les correspondances entre les modèles océaniens et les modèles deleuziens4. Le rhizome compose, constitue et exprime ces pratiques relationnelles des interdépendances. Il est possible de faire la même comparaison entre le « Dream Time » des Aborigènes d’Australie et les modèles des réseaux et toiles cybernétiques.


Interpréter c’est changer le monde


On aura compris que les philosophies océaniennes sont des philosophies pratiques. Les philosophes ne dissocient pas vision et action, théorie et pratique. Dire c’est faire mais l’inverse est vrai. Situés dans les jeux des tensions glocalisées – le global au niveau local contient ses histoires – les discours philosophiques constituent des pratiques discursives dont les objectifs et finalités sont de transformer les rapports au monde. Certes il est impossible de soutenir la comparaison avec les systèmes de pensée occidentaux. La vie est pensée en style de vie océanien. Occuper le monde en réactivant dans le présent l’ancestral et les systèmes relationnels des interdépendances. Ainsi tout récemment à Fidji où se trouve la seule université océanienne des auteur.e.s ont publié des communications axées autour des herméneutiques relationnelles où la finalité est de décoloniser les personnalités aliénées par des manières d’être de dire et de faire océaniennes5. Il n’est pas surprenant que les discours expriment ces arts et styles de vie par la poésie. La poésie est ici acte d’être. Être plutôt qu’Avoir est l’impératif pratique. Nous voudrions finir en citant un extrait de la poésie d’Upolu Luma Vaai We Are because We Don’t Have :


We don’t have the spirit

We are spirit

We don’t have land

We are the land

We don’t have the ocean

We are the ocean

We don’t have the relationship

We are relationship

We don’t have the story

Rooted

Connected

First yet fluid in bonds of

Being in Areness

Born from the depths

Of Inness I am ‘in’ the community

The community is ‘In’ me 6 .


3 Jean-Marie Tjibaou, La présence kanak, Paris, éditions Odile Jacob, 1996, p. 179.

4 Hamid Mokaddem, L’œuvre politique de Jean-Marie Tjibaou (1936-1989). Ce souffle venu des ancêtres…, Nouméa-Koohné, Expressions, 2005.

5 Upolu Luma Vaai and Aisake Casimira, Relational Hermeneutics.Decolonising the Mindset and Pacific Itulagi, Suva (Fidji) USP PCT, 2017; Upolu Luma Vaai and Unaisi Nabobo-Baba, The Relational Self. Decolonising Personhood in the Pacific Suva (Fidji) USP PCT, 2017.

6 Upolu Luma Vaai We Are Because We Don’t Have p.283 in Upolu Luma Vaai and Unaisi Nabobo-Baba, The Relational Self. Decolonising Personhood in the Pacific Suva (Fidji) USP PCT, 2017.



Bibliographie sommaire


- Goody Jack, Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, coll. « folio histoire », 2010 (The Theft of History Cambridge University Press 2006).

- Mokaddem Hamid, La philosophie kanak de l’histoire peut-elle nous aider à comprendre le devenir de Kanaky-Calédonie ? Nouméa-Marseille, éditions expressions la courte échelle.éditions transit, 2020.

- Tjibaou Jean-Marie, La présence kanak, Paris, éditions Odile Jacob, 1996.

- Upolu Luma Vaai and Aisake Casimira, Relational Hermeneutics.Decolonising the Mindset and Pacific Itulagi, Suva (Fidji) USP PCT, 2017.

- Upolu Luma Vaai and Unaisi Nabobo-Baba, The Relational Self. Decolonising Personhood in the Pacific Suva (Fidji) USP PCT, 2017.

- Wamytan Roch, « Avant-propos » p. 7-11 dans Hamid Mokaddem, La philosophie kanak de l’histoire peut-elle nous aider à comprendre le devenir de Kanaky-Calédonie ? Nouméa-Marseille, éditions expressions la courte échelle.éditions transit, 2020.


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