Rechercher
  • expressions

MAKING AND BREAKING RULES

(COLLOQUE SYDNEY DÉCEMBRE 2018)


Les jeux politiques du monde

Hamid Mokaddem

Nouméa, Nouvelle-Calédonie.


Résumé :


Ce texte examine les raisons des consentements aux règles du jeu en prenant l’exemple du jeu politique en Nouvelle-Calédonie.


Abstract :


This paper examines the reasons of consenting the rules of games with the example of political game in New Caledonia.


Mots-clés : Jeux, règles, politiques, servitude volontaire.

Key-words : Games, play, rules, voluntary servitude.


Introduction.


À partir d’expériences coloniales et/ou postcoloniales, je reviens sur les questions classiques de philosophie politique. Ainsi les raisons pour lesquelles la majeure partie des hommes/femmes désirent et produisent leurs propres assujettissements. Je centre l’analyse sur les jeux politiques par ces questions philosophiques : Comment expliquer le désir de produire règles et mécanismes de pouvoir qui contredisent l’émancipation ? Comment ces assujettissements s’évertuent-ils à construire argumentaires et raisons qui justifient et font le jeu des soumissions ?


Les soumissions passent par des jeux de discours. J’entends par là que l’exercice et les pratiques de soumissions passent par les recours à des enjeux, des mises en jeux, des investissements, des jeux du monde. Le monde est mis en jeu par ces jeux de discours. On peut en énumérer quelques uns : rhétoriques, pourparlers, promesses, actes de langages (speech act), argumentaires, prescriptions, injonctions, déclarations. Toutes ces mises en scènes des discours confèrent aux jeux des règles et leurs raisons d’être. Il y a fort à penser que jeux et règles mobilisées n’ont de sens que par la reconnaissance que leur confèrent les acteur.e.s impliqué.e.s. Trivialement, ils/elles jouent le jeu. Les règles consenties, voulues ou non, n’ont d’existence que par les jeux des acteur.e.s. Tout jeu n’a d’existence que par les acteur.e.s qui en reconnaissent les règles. Le jeu n’existe que par la participation des joueur.e.s. Au fond, le jeu se joue des joueurs. Il n’y a que l’indifférence absolue au jeu qui se joue du jeu.


À partir de l’expérience politique de 1989 à 2020 en Nouvelle-Calédonie, ce texte questionne les jeux de discours par lesquels les pratiques révolutionnaires basculent vers les pratiques d’assujettissement.


1. Théorie des jeux.


Que devons-nous entendre par jeu ? Le jeu n’est pas qu’une partie de plaisir opposée aux contraintes et nécessités du travail. Le jeu est un divertissement, au sens conféré par Pascal, à savoir un palliatif à la misère existentielle, l’oubli de l’angoisse de la mort. Pour le philosophe chrétien, la misère de la vie de l’homme qui vit sans Dieu. En ce sens, le jeu constitue le fondement du monde dans la mesure où il est constitué par le rapport que les vivants entretiennent avec le monde. Le jeu du monde produit des règles avec lesquelles les joueurs structurent leurs perceptions et visions du monde pour ne pas dire leurs raisons d’être. Le suicidé décide de ne plus jouer au jeu du monde et met fin à ses jours. Les fictions à ce sujet sont nombreuses. Le joueur de Dostoïevski décrit les passions du jeu qui finissent par engloutir les joueurs. Albert Wendt, dans Breaking Connections, décrit les jeux des liaisons et déliaisons des communautés samoanes et polynésiennes en Nouvelle-Zélande. Les déconnexions de l’Aloha, le lien érotico-social des tribus et groupes communautaires, produisent des jeux sociaux de puissances passionnelles dissolvantes. La mort réunit les vivants par l’Aloha (Wendt, 2018).


Longtemps, la philosophie, à l’exception d’Héraclite, a mis au second plan l’importance ontologique du jeu. Michel Foucault démontre que les jeux de véridiction du dire-vrai constituent des exercices, des ascèses, par l’entremise desquels les règles ou techniques de vie mettent en jeu les gouvernementalités de soi et des autres (Foucault, 2012). Barbara Cassin réhabilite la sophistique et les règles rhétoriques contre les logiques dialectiques (Cassin, 1995). Mais nous devons insister sur le fait que ces jeux rhétoriques et de véridiction n’ont de sens que par les mises en jeu des partenaires. Par exemple, les jeux de l’amour et du hasard sont des liaisons dangereuses que si les passionné.e.s sont amoureux.es et jouent le jeu de l’amour. Il n’est de pire cruauté dans le jeu amoureux que l’indifférence. Les amoureux, ses passionné.e.s ne jouent plus le jeu du monde mais le jeu de leur monde. Le cinéaste Jean Renoir a su filmer ceci dans des films remarquables : La règle du jeu et La grande illusion. Mais aussi bien La Marseillaise qui filme le jeu du monde et de l’histoire par l’événement constitutif de l’histoire contemporaine de France, 1789.


La politique, nous l’oublions, est une passion amoureuse. Je voudrais montrer comment les jeux politiques obligent les gens à tomber amoureux de leur propre servitude. Je vais le dire de manière moins oblique. La politique comme l’amour incite à jouer le jeu. Sans mise en scène passionnelle du monde, le jeu politique n’existerait pas. L’exemple politique de la Nouvelle-Calédonie, une île d’Océanie sous la tutelle de la France, puissance administrante, va me permettre de décrire les contradictions entre mécanismes de servilité des assujettis par opposition aux ouvertures possibles du devenir souverain. En définitive, je questionne les sens et non-sens de ce que veut dire la locution « jouer le jeu ».


2. Servilité et règles du jeu en Nouvelle-Calédonie contemporaine.



Je resitue très rapidement les circonstances du devenir politique de la Nouvelle-Calédonie. La Nouvelle-Calédonie est un archipel situé à proximité de l’Australie et de la NouvelleZélande. L’archipel d’Océanie hérite du nom New Caledonia attribué en 1774 par la cartographie de James Cook. Depuis 1985, date de la révolution nationaliste des autochtones mélanésiens kanak, le peuple indigène kanak revendique un droit de souveraineté alléguant une présence de leur civilisation depuis 3500 ans et nomment leur pays Kanaky. Les autres communautés, transplantées à partir de 1853, date de l’annexion de l’archipel par la France, veulent rester dans la France. À grands traits, les modèles coloniaux transportés (à l’image, mais avec une toute autre histoire, de l’Australie) ont provoqué des guerres en 1878, 1917 jusqu’aux rébellions de 1984-1987 et 1988. Il est possible de dire que les populations kanak minorées ont toujours entretenu un rapport ambivalent avec les règles et normes des systèmes mis en place. Le système démocratique européen produit des structures inégalitaires. Le droit de vote détermine l’avenir politique institutionnel par un référendum dont la question est : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté qui mène à l’indépendance ? »


Du fait des politiques migratoires qui ont fini par minorer les populations autochtones, les Kanak représentent un peu moins de la moitié de la population de 271 407 individus. La règle démocratique est celle de la représentation. La majorité des citoyens calédoniens, malgré les efforts techniques de restriction du corps électoral, joue toujours en défaveur des populations Kanak (Recensement de 2019. 2640 habitants de plus que le recensement de 2014. sources Itséé : Institut territorial des sources économiques). La majorité composée des communautés non-kanak opte pour une Nouvelle-Calédonie française.


La France a mis en place un dispositif juridico-politique où les règles du jeu sont instituées par un échéancier et calendrier jouant en sa faveur. En effet par un jeu compliqué de transfert de compétences et de calendriers électoraux, la question différée pourra être substituée en cas de réponse négative à la question posée du référendum par de futurs modèles institutionnels allant du modèle fédérateur au modèle souverainiste ( Sur toutes ces questions voir le dossier complet du Journal de la Société des Océanistes (JSO, 2018)).


3. Les règles d’un jeu consenti.


Ce qui nous intéresse ici est l’entrée des acteur.e.s impliqué.e.s dans ces processus juridicopolitiques depuis 1989, date des signatures des accords de Matignon-Oudinot. L’accord juridico-politique oblige les partenaires à jouer le jeu d’un pacte civil. Les trois partenaires, l’État français, le FLNKS (Front de libération nationale kanak socialiste) et le RPCR (Rassemblement pour la Nouvelle-Calédonie dans la République française) recourent chacun à des faux-semblants et menacent de quitter le jeu. On assiste au psychodrame bipolaire au sens clinique où chacun menace de ne plus jouer le jeu tout en maintenant leur place et en faisant croire que leur place est irremplaçable. Il y a une forte similitude avec les échanges des réseaux dits sociaux ou blogs de discussions sur la toile où les interlocuteur.e.s ne cessent de menacer de bloquer un interlocuteur.e devenu.e indésirable. Le jeu des topiques ou d’occupation des places est devenue une constante. Jacques Lafleur, leader du RPCR, depuis décédé, avait écrit un texte au titre éloquent, L’Assiégé (Lafleur, 2000). Paul Néaoutyine, négociateur du FLNKS depuis 1989, produisit à son tour son témoignage au titre d’interlocuteur « respecté » et incontournable, où il soutient une topique (au sens de lieu de discours), celle de l’indépendance au présent (Néaoutyine, 2006). Alain Christnacht, négociateur missionné par la puissance administrante, consacre un chapitre à la Nouvelle-Calédonie dans l’œil du cyclone (Christnacht, 2003). Les trois acteurs et négociateurs politiques jouèrent le jeu de leur positionnement : respectivement la Nouvelle-Calédonie française, la Kanaky et la France.


L’État menace le FLNKS de faire intervenir les forces militaires si le FLNKS voudrait jouer avec les actions violentes pour revendiquer une souveraineté confisquée. Il dissuade également le RPCR si celui-ci ferait obstacle aux concessions politiques sur la question des restrictions du corps électoral. La menace de supprimer les profits outranciers procurés par les défiscalisations et transferts financiers avantageux. Chaque partenaire joue les règles du jeu institué et contracté mais joue son propre jeu sachant que ces jeux de dupes font partie du jeu. Tout le monde joue le jeu et joue avec les règles instituées.


L’illusion est de faire croire que chacun y trouve son intérêt. Il faut souligner que le mot d’ordre de « destin commun » joue la fonction d’alibi et de caution morale. Par mot d’ordre, on doit reprendre les explications convaincantes de Félix Guattari et Gilles Deleuze dans « Postulats de la linguistique » de Mille Plateaux. Le mot d’ordre est un marqueur de pouvoir : voici ce que vous devez savoir et faire. La « communauté de destin » ou le « destin commun », pile et face du même énoncé, fait croire à une possible construction de communauté politique. Une communauté rendue effective et possible par l’accord politique et ceci malgré les contentieux historico-culturels qui clivent les inégalités et différends entre le peuple minoré autochtone kanak et les autres communautés calédoniennes transplantées.


Du coup, un bien curieux paradoxe fait son apparition. Les révolutionnaires kanak d’hier se sont transformés en négociateurs politiques. Au point que certains artistes de l’envergure du dramaturge Pierre Gope ne cessent de décrire ces mécanismes bureaucratiques. Une des dernières pièces contemporaines du référendum de Pierre Gope s’intitule Moi je vote blanc. La pièce de théâtre met en scène les contradictions des classes politiques prises par leurs propres jeux. En effet, les révolutionnaires d’hier sont devenus les pires reproducteurs des règles instituées.


Le système normé met de côté la souveraineté de Kanaky aux dépens d’une souveraineté partagée qui ne laisse plus aucune place à la souveraineté de Kanaky. Tout au long de la durée des accords, de 1989 à nos jours, les acteur.e.s ont tous été investi.e.s par des règles du jeu normant les modèles de développement économique par l’entregent des systèmes de reproductions. Hier, il s’agissait de casser les règles instituées d’une démocratie considérée comme étant une marque de la colonie. Aujourd’hui, le calcul est de faire basculer les règles contestées vers une souveraineté décidée par les règles du droit de vote. La figure charismatique qui typifiait ce basculement fut celle d’Eloi Machoro, tué par le GIGN le 12 janvier 1985. Le secrétaire général de l’UC (Union calédonienne), un des leaders du FLNKS, fracassa à coups de hache l’urne électorale pour montrer aux yeux du monde, par l’intermédiaire d’une photographie qui fit le tour de la planète, ce qu’était la démocratie dans une colonie.


Par les exercices d’un jeu politique institué, la révolution bascule vers une forme raffinée de servilité volontaire.


Il est possible d’ajouter que les systèmes culturels en présence obéissent chacun à des jeux et à des règles divergentes qui ne se sont jamais combinés pour produire un modèle politique de construire et vivre ensemble. Le système coutumier kanak obéit aux règles des échanges et aux hiérarchies des concertations complètement opposés au système démocratique et aux économies industrielles et marchandes où la règle est le profit, notamment placer des rentes et plus-values à l’extérieur, sans les réinvestir pour la croissance de la Nouvelle-Calédonie. La divergence systémique persiste et clive encore en deux la Nouvelle-Calédonie.


Ce cadre politique oblige les uns et les autres à tirer leur épingle du jeu. Chacun est impliqué et est investi dans les stratégies de divergence. Si on entend par stratégie les calculs d’intérêts pour gagner en efficacité et en réussite, on doit constater que le surplace politique actuel résulte de ces divergences. Les jeux sont les jeux des possibles qui se déroulent et se déploient par une logique incessante et permanente de liaisons et déliaisons. On est sans cesse dans un cercle vicieux où tout est à rejouer. D’où l’impression de surplace politique, d’inertie économique, de dégommage des têtes qui dépassent aux dépens d’une médiocratie et de critères qui dissuadent toute innovation. Le jeu politique actuel en Nouvelle-Calédonie est celui de « qui perd gagne ! »


Conclusion.


Il est possible d’affirmer que les jeux s’exercent par des perpétuels lancers de dés qui ne cessent de produire des règles où jouer n’est rien d’autre que de jouer de ses règles ou de les innover. Jouer des coups en quelque sorte. Il ne s’agit plus de se jouer de ses règles pour faire le jeu de la liberté et de l’émancipation. Les jeux institués ne cessent d’instituer des jeux politiques qui se jouent des politiques de liberté.


La Nouvelle-Calédonie produit des modèles politiques inédits. Ces modèles font le jeu de la France et des classes politiques locales. À l’image du monde, les inégalités travaillent l’intérieur de la société. L’humanité n’a pas fait un pas. Dieu joue aux dés. Ou si on préfère, le jeu du monde se joue des hommes/femmes qui se divertissent dans des conflits, des guerres, des paix, des faux-semblants.


L’observation de la scène politique en Nouvelle-Calédonie donne une image de la scène politique mondiale. Tout le monde court après son intérêt particulier et fait le jeu du monde. Or en définitive, le jeu produit des règles mais des règles produites et consenties par le jeu des acteur.e.s. Le monde se joue du jeu des hommes/femmes qui en jouant croient jouer alors qu’au bout du compte le jeu se joue de leurs jeux. Il n’y pas de jeu sans règles mais le jeu se joue des joueur.e.s. La destinée politique de la Nouvelle-Calédonie dépend des conjonctions d’interdépendances : mondiales, locales et localisées. En définitive, plus personne ne maîtrise les jeux et règles des jeux. Il n’est pas fortuit de constater que les romans en Nouvelle-Calédonie les plus puissants ont tous décrits la dérive. Jean Mariotti, écrivain calédonien exilé, avait écrit deux textes au titre et contenu édifiants, Tout est peut-être inutile et À bord de l’incertaine (Mariotti, 1996 ;1998). Rejoint plus tard par l’écrivaine kanak Dewe Gorodé dans un roman aussi perspicace intitulé L’épave (Gorodé, 2007). On ne sait pas de quoi demain sera fait. Les jeux du monde prennent des tournures et aléas politiques difficiles à maîtriser. En ce sens, en politique comme en amour, le jeu se passe de règles. La servilité volontaire est la production des règles par les acteur.e.s qui agissent en croyant produire leur liberté. En fait, ils-elles font le jeu du monde. Se croyant acteur.e.s de l’histoire, ils.elles se font les producteurs des règles dont ils/elles n’arrivent plus à se sortir. Mais au bout du compte, ils/elles jouent le jeu, s’y investissent et lui donnent raison. Quand bien même le jeu du monde se passe des joueur.e.s., celles et ceux-ci jouent et en définitive font le jeu.




Références :


- JORF (Journal Officiel de la République Française) n°121 du 27 mai 1998 page 8039 « Accord sur la Nouvelle-Calédonie signé à Nouméa le 5 mai 1998 ».

- JSO (Journal de la Société des Océanistes) « La Kanaky Nouvelle-Calédonie a rendez-vous avec l’histoire » n° 147 année 2018, Paris, 2018.

- Cassin Barbara, L’effet sophistique, Paris, Gallimard, coll. « nrf essais », 1995.

- Christnacht Alain, L’œil de Matignon. Les affaires corses de Lionel Jospin, Paris, Seuil, coll. « l’épreuve des faits », 2003.

- Deleuze Gilles et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980.

- Foucault Michel, Mal faire, dire vrai. Fonction de l’aveu en justice (édition établie par Fabienne - - Brion et Bernard E.Harcourt), University of Chicago Press et Presses Universitaires de Louvain, 2012.

- Gorodé Dewé, L’épave, Nouméa, Madrépores, (1999) 2007. Lafleur Jacques, L’assiégé. 25 ans de vie politique. Une histoire partagée avec la NouvelleCalédonie, Paris, Plon, 2000.

- Mariotti Jean, Tout est peut-être inutile, Nouméa, Grain de Sable, (1929) 1998.

- Mariotti Jean, À bord de l’incertaine, Nouméa, Grain de Sable, (1943) 1996.

- Néaoutyine Paul, L’indépendance au présent. Identité kanak et destin commun, Paris, Syllepse, 2006.

- Wendt Albert, Ces liens que l’on brise (traduction française de Breaking Connections), Tahiti, Au Vent des Îles, 2018.

14 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout